Hello, aujourd’hui j’ai voulu rendre hommage à un de mes personnages fantasy préférés : Dobby ! Je lui ai donc sculpté une véritable statue avec de l’argile autodurcissante. Mais pourquoi Dobby est-il si spécial ?

Dobby et, de manière plus générale, les elfes de maison, sont des personnages qui sont, d’après moi, absolument passionnants. Quelle tristesse, d’ailleurs, de constater qu’ils sont quasiment inexistants dans les films. En effet, J.K. Rowling a créé, avec Winky, Kreattur et Dobby, une illustration des schémas psychologiques mis en place dans l’esclavagisme. Elles nous donnent aussi à voir comment les gens peuvent, sans produire directement cet esclavage, le permettre par leur passivité plus ou moins évidente. Enfin, c’est par le triomphe de sa servitude de Dobby qu’elle nous offre un personnage héroïque, un véritable symbole de lutte contre l’oppression.
La condition des Elfes de maison
Les elfes semblent inspirés de légendes du folklore écossais, les brownies. Ces petits êtres qui effectuent les tâches domestiques d’un foyer ont en commun avec nos elfes harrypotteriens de retrouver leur liberté si on leur offre un vêtement. Pour autant, la ressemblance semble s’arrêter ici, car ceux-là peuvent devenir méchants et quitter leur maison si leur fierté a été blessée ou s’ils estiment ne pas recevoir la gratitude due.
La situation est tout autre dans Harry Potter. Enfin, c’est tout un système d’esclavagisme qui repose sur des traditions anciennes qui semble être mis en place. Ici, les elfes ont peur et anticipent la punition. La peur est partout et constitue un moteur classique de l’obéissance. Cette peur est combinée avec l’habitude, et on découvre un Dobby qui a le réflexe de se frapper quand il a fait ce qu’il considère comme une faute. Psychologiquement, c’est un mécanisme de culpabilité et de soumission intériorisée : il a appris que tout manquement, même involontaire, doit être puni par lui-même, et non seulement par un maître. C’est une protection mentale : en se punissant lui-même, Dobby anticipe et réduit la peur de la punition externe. Je ne sais pas pour vous, mais pour moi ces moments sont absolument déchirants…
Une domination interiorisee
Les elfes sont ici méprisés par les sorciers, mais semblent aussi intérioriser cette domination. Ce système met en lumière des théories célèbres sur les mécaniques de domination et d’oppression. La Boétie, dans son essai De la servitude, observe que la tyrannie ne tient pas seulement par la force, mais par le consentement des opprimés. Ce consentement, selon lui, s’enracine dans l’habitude : on finit par aimer ce qui nous asservit, ou du moins par ne plus concevoir autre chose.
Chez les elfes, les siècles d’esclavage ont rendu leur soumission naturelle à leurs yeux. Ils ne conçoivent pas qu’on puisse exister sans maître.
Cette relation complexe a l’oppression a travers le portrait de plusieurs elfes
D’autres elfes apparaissent dans le récit et représentent d’autres portraits psychologiques des opprimés.
Winky est l’elfe de maison du magicien Barty Croupton Sr. dans Harry Potter et la Coupe de Feu. Elle est profondément loyale, douce, et convaincue que servir est la raison de vivre des elfes. Quand son maître la libère — pour sauver les apparences, après qu’elle a été surprise avec la baguette de son fils — c’est pour elle une humiliation insupportable. La scène n’est d’ailleurs pas vécue comme une libération de l’elfe mais comme une humiliation : le lecteur assiste à un événement très triste.
« Winky is not happy being free, sir! Winky wants to work! Winky is ashamed of being free! » — HP4, chap. 21
Kreattur est la version pathologique du même conditionnement que Winky : il a tellement intériorisé la hiérarchie sorcière qu’il vénère ses anciens maîtres, même morts, et méprise ceux qui ne respectent pas cette hiérarchie. Il incarne ce qu’on pourrait appeler : la haine intériorisée.
Ce que nous appelons aujourd’hui domination intériorisée ou violence symbolique a été développé principalement par Pierre Bourdieu au XXᵉ siècle. Bourdieu (1930-2002), sociologue français, parle de « violence symbolique », c’est-à-dire un processus par lequel les dominés acceptent et reproduisent les normes et hiérarchies sociales qui les oppriment, souvent sans s’en rendre compte.
Là où Dobby symbolise la révolte et la dignité retrouvée, Kreattur et Winky montrent les effets psychologiques destructeurs de la dépendance et du conditionnement. Ils sont deux miroirs opposés d’une même tragédie : celle d’êtres privés de liberté si longtemps qu’ils ne savent plus exister sans maître.
Remise en cause du système
Hermione, en créant la S.A.L.E., nous donne une première avancée pour les droits des elfes. Pour autant, sa lutte n’est pas aussi simple et fluide que l’on pourrait s’y attendre. La S.A.L.E. n’est d’ailleurs même pas nommée dans les films.
- En français, S.A.L.E. signifie : Société d’Aide à la Libération des Elfes
- En anglais, l’acronyme original est : S.P.E.W. – Society for the Promotion of Elfish Welfare
(traduction littérale : Société pour la Promotion du Bien-être des Elfes).
Le mot anglais spew signifie aussi « vomir », ce qui rend le nom involontairement ridicule pour les autres personnages — un choix délibéré de J.K. Rowling qui souligne le décalage entre les bonnes intentions d’Hermione et la réception moqueuse de son engagement.
Le rôle de Harry et Ron : symbole de tout un cortège de sorciers passifs
Ron et Harry adoptent, d’après moi, des positions très décevantes, et cela quasiment tout au long du récit.
Ron est clairement gêné du combat d’Hermione qu’il ridiculise ; il a vécu le poids des traditions du monde magique.
« You’ll be laughed out of Hogwarts, and they’ll probably make you clean out the kitchens for a month. » — Ron Weasley, HP4, chap. 14
« Hermione, when are you going to give up on this S.P.E.W. stuff? » — Ron Weasley, HP4, chap. 21
Harry, quant à lui, semble totalement neutre et désintéressé de cette lutte qu’il pourrait a priori plus comprendre, ayant grandi hors des traditions magiques.
He paid his two Sickles membership fee just to keep her quiet. — HP4, chap. 14
Les deux personnages font peu de cas du sort réservé aux elfes, même si Harry a permis de libérer Dobby ; il n’a a priori pas prévu de remettre en cause tout un système. On verra plus tard pourtant que sa réflexion semble mûrir lors des derniers tomes.
Hermione, elle, semble prendre toute la mesure de l’injustice, mais ses tentatives apparaissent comme maladroites. Par exemple, lors de sa cinquième année, Hermione tricote des bonnets et des écharpes pour libérer les elfes de maison, mais c’est Dobby qui les porte tous les uns sur les autres. Quand elle descend dans les cuisines, elle ne convainc aucun elfe, ou pire, elle découvre une Winky absolument triste et humiliée de son nouveau sort d’« employée ». Hermione ne comprend pas d’emblée : elle perçoit la structure comme injuste, mais elle sous-estime à quel point les elfes sont psychologiquement façonnés par des siècles de dépendance.
C’est ce qu’on observe parfois chez des individus ou des peuples sortant d’un système oppressif : la liberté, si elle arrive sans préparation, crée un vide, une angoisse. C’est un mécanisme de protection psychologique : il est plus supportable de croire que son esclavage a un sens que d’affronter la révolte et le désespoir d’être impuissant.
Et Dumbledore ?
Si je comprends que les sorciers vus comme « méchants » maltraitent les elfes dans l’histoire ou que des ados ne puissent pas avoir la réflexion nécessaire pour remettre en cause un système aussi ancien, qu’en est-il des adultes que j’estime dans le récit ?
Si les Weasley ne semblent pas mépriser les elfes, ils sont à l’image de leur fils, bien peu dans l’empathie pour leur sort. Dumbledore, lui, semble avoir une approche plus pragmatique. En effet, même s’il ne cherche pas à créer de révolte, on voit qu’il opère des remises en cause plus douces du sort des elfes. Il interpelle d’ailleurs Harry au sujet de Kreattur :
« Kreattur est ce que les sorciers en ont fait. Oui, il faut avoir pitié de lui. Son existence a été aussi misérable que celle de ton ami Dobby. »
Dumbledore propose aux elfes de devenir employés et non plus esclaves. Lors de l’audience de Cornelius Fudge au sujet d’Harry Potter, il se réfère d’ailleurs publiquement à eux comme employés et non esclaves de maison. Cette proposition n’est pas accueillie avec effet par les elfes qui semblent plus ou moins perturbés par ce nouveau statut, mais elle a le mérite de commencer à faire bouger les lignes. Winky pleure, mais Dobby accepte et négocie son salaire… à l’abaissement ! Évidemment…
« Professor Dumbledore offered Dobby ten Galleons a week, and weekends off … but Dobby beat him down … Dobby likes freedom … but he isn’t wanting too much, miss, he likes work better. »
L’aube d’un changement
Dans Harry Potter et les Reliques de la Mort, Harry commence à le traiter Kreattur avec respect — il l’appelle “monsieur”, lui parle avec considération. Et soudain, Kreattur change : il devient loyal, digne, presque apaisé.
“Kreacher bowed deeply and said in a voice of unaccustomed respect, ‘Master will be proud of Kreacher.’” — HP7, chap. 10
Rowling montre ici que la reconnaissance et la dignité, plus que la libération juridique, peuvent transformer profondément une relation de domination.
Le changement d’attitude de Harry envers les elfes de maison, et particulièrement envers Kreattur, marque une maturation morale : il passe du héros jeune et instinctif au héros réfléchi, capable de compassion et de remise en question.
Au début de la série, Harry ne remet pas en cause le système social du monde magique. Il est lui-même un marginal donc il ne voit pas plus loin que ses propres injustices. Quand il rencontre Dobby dans La Chambre des Secrets, il est gentil mais paternaliste : il aide Dobby sans vraiment comprendre la dimension systémique de son esclavage. Ce n’est qu’après plusieurs années — et plusieurs pertes — qu’il développe une empathie véritable fondée sur la reconnaissance de la dignité des autres, même ceux qu’il méprisait ou ignorait.
Ainsi, lorsqu’il retrouve Kreattur dans Les Reliques de la Mort, il comprend que ce dernier n’est pas seulement “méchant” — il est le produit de son histoire, de la haine et du mépris qu’on lui a infligés.
Sirius traite Kreattur avec dureté et dégoût, reproduisant malgré lui la violence de sa famille. Kreattur finit par trahir Sirius — et sa mort est une conséquence indirecte de ce mépris. C’est un moment de révélation pour Harry : il comprend que mépriser les faibles, même pour de “bonnes raisons”, produit de la haine et de la destruction. Quand il revoit Kreattur après la mort de Sirius, Harry se souvient de cette erreur et décide, consciemment, de faire l’inverse : il le traite avec respect, lui parle calmement, le remercie et lui confie des responsabilités.
Conclusion
En conclusion, le système de la servitude des elfes est un aspect de Harry Potter qui prête à réfléchir. Comment ne pas être ému et interloqué devant la souffrance de ces elfes qui, réduits à être des esclaves, ne semblent pas pouvoir ou vouloir se libérer ?
Dobby apparaît alors comme un symbole de force, de révolte et montre le chemin qui attend les elfes. Dobby est donc non seulement un très puissant magicien mais il semble détenir une force et une autonomie d’esprit qui font de lui un héros qui transcende les luttes. Dobby est un personnage qui a touché des millions de lecteurs et je crois que j’avais envie de lui créer une statue pour me rappeler que les chaînes à briser se trouvent surtout dans l’esprit. Pour m’en inspirer dans ma propre vie. Dobby est un elfe puissant et courageux, c’est un héros du monde des sorciers.
Dobby est un elfe libre.
“Dobby has no master! Dobby is a free elf, and Dobby has come to save Harry Potter and his friends!” — HP7, chap. 23, “Malfoy Manor”



