Alors il faut d’abord se dire que quand on est une femme qui lit de la fantasy, on est habituée à deux sensations : le sentiment qu’il y a peu d’héroïnes et donc qu’il est difficile de toujours s’identifier au personnage principal, et le sentiment que les femmes dans nos lectures sont souvent avant tout importantes par leur beauté / leur physique. En soi, les héros masculins sont aussi musclés et loués pour cela, mais il est rare que le vocabulaire pour les décrire soit autant porté sur leur beauté. Ainsi, le héros est souvent amoureux uniquement de par la beauté du personnage. Et le personnage féminin ne sert souvent qu’à être l’objet de desir du héros principal.
Ces deux sensations sont parfois frustrantes pour la lectrice, mais cela tend à changer et aussi on arrive à comprendre un peu que la fantasy était avant tout un genre écrit par les hommes et donc souvent pour les hommes. Donc oui, on supporte les descriptions corporelles de la sexitude des jeunes femmes belles et vulnérables parce qu’on se dit qu’à l’inverse, dans la romantasy, les hommes sont souvent des clichés de muscles et de protection…
Pour autant, il y a des limites dans la littérature faite par les hommes pour le male gaze, et clairement Les Chroniques de Thomas Covenant de Stephen R. Donaldson les a, pour moi, franchies. Il n’est plus question ici seulement de faire de la femme un personnage secondaire résumé à une belle plante, mais clairement de faire preuve de complaisance à l’égard du viol, et du viol de très très jeunes filles qui plus est.
Alors oui, je comprends bien que parfois on utilise un personnage pour condamner une situation, pour nous permettre de voir plus loin que le bout de notre nez, mais ici je n’arrive pas à voir la critique sous-jacente. Je suis juste mal à l’aise. Mal à l’aise au point où j’ai décidé d’arrêter la lecture. Peut-être à tort ? Peut-être plus tard aurais-je compris à quel point le personnage est pris avec distance et sert à un propos intelligent, mais pour le moment je ne le vois pas.
Le personnage, Thomas Covenant, a la lèpre et il est assez pathétique. Il faut le prendre en pitié, même si parfois il semble tellement s’apitoyer qu’il est difficile de se connecter à lui grâce à son empathie. Il arrive donc dans un univers fantastique et c’est là que les vrais soucis commencent pour moi. Il rencontre une adolescente et les descriptions physiques de son corps d’adolescente me mettent mal à l’aise dès le début, mais bon, je me dis qu’il s’agit ici de dépeindre un personnage et que je ne suis pas obligée de m’attacher à lui…
Puis cette atmosphère prend forme doucement jusqu’à un viol. Là encore, je me dis : peut-être est-ce une critique de ce viol ? Même si, honnêtement, il est décrit de la même manière qu’un homme qui a des problèmes avec le consentement décrirait un viol… Il est assez minimisé. Ensuite, je lis avec consternation à quel point le personnage s’excuse lui-même et ne semble ne se remettre en question. Et puis voilà, les aventures continuent : après deux petites phrases de réflexion sur le geste, et hop, on part sur la suite.
Voilà. Oui, mais non. Moi je suis assez dégoûtée par le personnage (et par l’auteur ?), et pour le coup je n’en ai plus rien à faire de ses aventures. Je n’ai pas compris ce livre (que j’ai d’ailleurs trouvé dans une boîte à livres, peut-être présage du fait qu’il n’allait pas trouver de place dans ma bibliothèque) et, pour être honnête, je n’ai pas envie de le comprendre.
Je sais que la littérature doit parfois poser des questions difficiles, doit pouvoir servir des idées qui ne sont pas les nôtres, doit nous questionner, nous heurter, mais là… je n’y ai vu que de la complaisance d’un vieil homme qui réalise ses vieux fantasmes par le biais de son écriture… Ou alors était-ce tout autre ? Faut-il juste y voir une tentative de créer une sorte d’étude psychologique de ce personnage détestable?
Quoi qu’il en soit, la lecture s’est arrêtée là pour moi, et peut-être un jour je le finirai et comprendrai en quoi ce livre était un apport à la littérature fantasy. Pour le moment, pour moi, c’est non.

